Les deux précédents billets sur les principes d’hygiène numérique et les ajustements en matière de mails ont soulevé des retours extrêmement positifs. Je ne compte plus le nombre de personnes qui m’ont dit avoir appliqué le système avec succès à leur quotidien. C’est une excellente nouvelle et la preuve qu’il ne faut pas en rester là. Je vais maintenant vous expliquer pourquoi, à mon sens, cette modification individuelle ne suffit pas et pourquoi toute institution devrait se doter d’une politique forte en la matière.
Même ralentie par la pandémie, notre ère est celle de la maximisation productiviste. Nous sommes constamment incité·e·s à optimiser chaque dimension de notre vie. Depuis bien des années, le genre du self-help est l’un des plus fructueux du monde éditorial. Entouré de dispositifs techniques, l’humain contemporain cherche constamment à se mettre à jour. Une bonne part des dispositifs numériques n’existe d’ailleurs que pour soutenir, encourager, voire stimuler cette exigence de surefficience et d’optimisation.
Nous sommes de plus en plus incités à penser que nous pouvons tout, tout seuls, en tout temps et que si nous avons des difficultés à atteindre nos objectifs, c’est parce que nous n’avons pas encore trouvé “la bonne formule.” Les prochaines années, notre société de plus en plus algorithmique risque bien de multiplier drastiquement le nombre de ces “solutions optimales”, sans pour autant interroger les fins de cette course à l’efficience et, surtout, sans révéler la dimension affective de notre course éperdue. Car nous ne devons pas nous leurrer : les problèmes liés au mail ne sont pas d’ordre technique, ils sont d’ordre émotionnel.
Transfert d’information mis à part, le mail est comparable à une machine à sous qui convertirait votre capital attentionnel en capital social. Le gros lot? Un vernis de professionnalisme sans faille. Le coût? Une charge mentale phénoménale et une aliénation en hotline humaine.
L’inbox zéro, l’atteinte d’objectifs plus élevés grâce à la loi de Parkinson, sont des objectifs égotiques, pas des solutions sociétales. Pour ne pas se réduire à servir une éthique productiviste, l’hygiène numérique doit poser les bases d’une éthique collective, en particulier dans le domaine professionnel.
Fait éclairant : la très grande majorité des retours positifs qui me sont parvenus émanent de cadres. C’est une évidence : la définition des règles du jeu est un privilège lié aux fonctions de gouvernance. Qui dirige définit le tempo de ses subordonné·e·s. Si votre supérieur·e hiérarchique attend de vous une réactivité toxique, l’adoption d’une hygiène numérique est tout bonnement impossible.
Comment, dans ces conditions, protéger les subordonné·e·s? Comment passer d’une éthique applicable par les seul·e·s privilégié·e·s à une éthique collective qui préserve chacun·e ? La réponse est simple : il faut créer, au travers d’une politique institutionnelle, les conditions qui forcent la culpabilité et la honte à changer de camp.
Pour que, subordonné·e, je ne me sente pas coupable d’ignorer jusqu’à lundi un mail de ma hiérarchie parvenu un samedi soir à 23h, il faut que cet envoi soit considéré comme déplacé. Pour que je ne sois plus fier d’envoyer un message le dimanche matin, il faut que j’aie honte d’enfreindre de bons usages.
Je vois aux moins deux stratégies institutionnelles pour y parvenir.
Deux solutions (potentiellement complémentaires) qui mériteraient d’être discutées et évaluées afin de favoriser leur adoption par l’ensemble de la communauté. Une chose est sûre : le jeu en vaut la chandelle. Comme dit dans mon premier billet, il est urgent de diminuer notre empreinte carbone numérique, tout en préservant notre ressource la plus précieuse : nous-mêmes.
