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Création continuée
Publié en Blog, Esthétique, Littérature, Méthodologie le 11 février 2007 4 minute(s) de lecture
Formes de vie Précédent Méta-morphoses Suivant

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J’ai trouvé au second chapitre de Qu’est-ce que la littérature l’étrange asymétrie suivante:

L’écrivain ne peut pas lire ce qu’il écrit, au lieu que le cordonnier peut chausser les souliers qu’il vient de faire, s’ils sont à sa pointure, et l’architecte habiter la maison qu’il a construite.

Sans grande surprise – et en conformité avec sa pensée phénoménologique – cette inaccessibilité de l’auteur à ses écrits est justifiée par Sartre via une certaine définition de la lecture comme protention. Si ce dernier mot n’est pas employé tel quel, on le lira sans peine entre les lignes de cet extrait:

Les lecteurs sont toujours en avance sur la phrase qu’ils lisent, dans un avenir seulement probable qui s’écroule en partie et se consolide en partie à mesure qu’ils progressent, qui recule d’une page à l’autre et forme l’horizon mouvant de l’objet littéraire. Sans attente, sans avenir, sans ignorance, pas d’objectivité. […] [Pour l’auteur] le futur est une page blanche, au lieu que le futur du lecteur ce sont ces deux cent pages surchargées de mots qui le séparent de la fin. […] Jamais Proust n’a découvert l’homosexualité de Charlus, puisqu’il l’avait décidée avant même d’entreprendre son livre.

On ne peut certes pas contredire Sartre sur le fait que l’auteur est privé de protention en ce qui concerne sa propre oeuvre une fois achevée. Pourtant, refuser toute protention à l’auteur serait fautif, puisqu’il en fait lui aussi l’expérience (du moins est-ce mon cas) lors de la création.

En effet, aussi minutieux que soit le plan préalable d’un roman, sa réalisation relève néanmoins toujours (par endroits du moins) d’une démarche protensive. Ainsi, c’est en écrivant que se décident certaines tournures et que se fixent certains personnages et les plus beaux passages sont bien souvent ceux qui semblent avoir surgi sous la plume, ceux qui n’ont pas été sèchement préparés mais qui ont juste suivi le courant créé par une certaine orientation, une certaine signi-fication présente à l’esprit de l’auteur.

Refuser cela serait aussi absurde que de penser qu’avant même de parler, la phrase que nous allons énoncer est déjà toute faite dans notre tête et que son énonciation nous permet juste (en plus de la communiquer à notre interlocuteur) d’en contrôler la bonne réalisation phonétique.

Si la protention a bel et bien fort à faire avec la lecture, elle a également sa place dans l’écriture. L’asymétrie protensive n’est donc pas si forte que le laisse penser Sartre. Elle doit être relativisée au même titre que l’opposition entre la perception et la création d’un point de vue phénoménologique (où le sujet et l’objet joueraient alternativement le rôle d’élément essentiel).

Cette protention avec laquelle se débat l’auteur, Julien Gracq l’illustre d’ailleurs avec une grande clairvoyance dans un de ses rares entretiens:

Dans l’idée que je me fais du roman, c’est vers la fin […] que la complexité se fait obsédante, qu’il est le plus difficile à l’écrivain d’y voir clair. Dans le déroulement d’une partie d’échecs, le passé n’a pas d’existence: tous les éléments sont étalés à chaque instant sur la table du jeu. Le roman, lui, ne vit que par le déjà dit emmagasiné, par l’accumulation dans l’esprit, sans élimination vraie, d’images sensibles et de charges affectives, de conjectures précises ou vagues, de prémonitions dirigées. Le romancier qui termine un roman doit composer avec un lecteur qui a engrangé beaucoup au cours de sa lecture, à qui on en fait accroire de moins en moins, tout comme le taureau de la corrida devient de moins en moins maniable vers la fin. (Julien Gracq, Entretiens, p. 59).


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