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Le visage de Bartleby
Publié en Blog, Esthétique, Littérature, Philosophie le 24 janvier 2012 5 minute(s) de lecture
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Le hasard fait bien les choses. Une soirée libre, deux billets offerts à la dernière minute (merci Olivier!) et voici Bartleby lu par Pennac à Beausobre. L’écrivain a donné de la nouvelle de Melville une lecture sensible, passionnée. Le contraste entre les emportements du narrateur et le “Je préférerais pas” du scribe ont rendu la salle hilare, au point de vous mettre mal à l’aise. C’est comme si, chez les spectateurs, la douleur de Bartleby était soluble dans le comique de répétition.

Pour ceux qui ignorent le récit, un pitch rapide. Le narrateur – un notaire de Wall Street – engage un scribe de plus – Bartleby – dans son cabinet. D’abord exemple d’assiduité, l’employé refuse soudain d’accomplir certaines tâches. Puis toutes. Renvoyé, Bartleby ne quitte pas le cabinet. Plutôt que d’expulser son employé, le notaire préfère déménager. Mais le problème n’est pas résolu pour autant. Bartleby continue à hanter les murs de l’officine, si bien que le nouvel employeur, moins scrupuleux, le fait mettre aux fers. Venu lui rendre visite, le notaire le trouvera mort dans la cour. La chute n’est pas tant dans cette mort (plutôt prévisible) que dans le commentaire final du narrateur où l’on apprend qu’avant d’échouer dans ce cabinet, Bartleby aurait eu pour métier de brûler des lettres mises au rebut, des pardons amputés de destinataire, des bagues envoyées à des doigts depuis longtemps froids.

L’histoire, vous le voyez, est plutôt simple, presque caricaturale. Mais en la racontant ainsi, on n’a rien dit. Ce qui vaut à la nouvelle sa postérité tardive, c’est la forme prise par le refus de Bartleby. Le scribe ne dit pas non, ne s’emporte pas. Pour démissionner de tout, il choisit la formule suivante: “je ne préférerais pas”.

En se concentrant sur cette dernière, Deleuze a fait de Bartleby un résistant farouche, radical. Pour la plupart des lecteurs français, c’est dans ce prisme que le texte est apparu pour la première fois. Camus a beau avoir reconnu l’influence clef de la nouvelle de Melville sur l’absurde, c’est au philosophe qu’on associe le plus souvent le pauvre scribe.

La thèse se défend: après tout, le refus de Bartleby, total, le conduit à la mort. Mais elle laisse beaucoup trop en-dehors. Benoit Vidal, dernier traducteur en date de du Bartleby de Melville ne s’y retrouve pas, pas plus que Philippe Mengue. Apparemment, même ceux qui voient dans Bartleby la métaphore classique (mais légitime) de l’écrivain sont gênés par la vision de Deleuze. Et ce n’est clairement pas moi qui vais les contredire.

La résistance de Bartleby n’a rien de la grandiloquence que lui prête Deleuze. Et la formule si célèbre est secondaire. Son refus est un refus mou qui ne vaut rien sans l’expression du scribe. Si vous avez le temps de jeter un oeil, regardez à quel point Melville multiplie les effets pour montrer que la phrase seule ne suffit pas. Le narrateur commence par croire qu’il a mal entendu, fait répéter le scribe caché derrière un panneau à deux reprises, puis finit par s’élancer vers Bartleby. Et là, c’est l’irruption du visage:

His face was leanly composed; his gray eyes dimly calm. Not a wrinkle of agitation rippled him. Had there been the least uneasiness, anger, impatience or impertinence in his manner; in other words, had there been anything ordinarily human about him, doubtless I should have violently dismissed him from the premises. But as it was I should have as soon thought of turning my pale plaster-of-Paris bust of Cicero out of door.

Vous me voyez venir. Si l’on tient à expliquer Bartleby par un philosophe, autant prendre Lévinas. Le “I would prefer not to” si célèbre ne fait que prolonger la détresse lue dans le visage. D’ailleurs, sous cet angle, plusieurs choses s’éclairent.

D’abord, le fait que la dette du narrateur face à Bartleby soit contractée en une fois, dès le premier regard de détresse. L’évocation du visage et du mot reviendront à plusieurs reprises, mais ces nombreuses répétitions – qui ont tant fait rire la salle – n’apportent au récit que la nécessaire usure dramatique.

Ensuite, l’incapacité du narrateur à se désengager. Quoiqu’il entreprenne, le narrateur reste “encombré” par l’être du scribe. Incapable de congédier l’étrange hôte, le narrateur ira jusqu’à déporter son univers pour quitter Bartleby sans l’expulser. Vaine stratégie: la venue d’un autre employeur ne comble pas la dette contractée face au visage. Comme chez Lévinas, La responsabilité face à l’autre n’est pas cessible.

Enfin, la formule elle-même. Bartleby s’oppose, mais cette opposition tire toute sa force du fait qu’elle remet l’autre face à ses responsabilités. “Je ne veux pas” marque l’autorité, légitime la confrontation. “Je préférerais pas”, associé au visage, force l’autre à assumer la violence de son propre pouvoir.

“Mais Lévinas est bien postérieur à Melville!” direz-vous. C’est vrai. And so what? On sait depuis Nelson Goodman que les nouvelles oeuvres redéfinissent les anciennes. Parler de figuratif en peinture n’a de sens qu’après l’apparition de l’abstrait. Autrement dit, Lévinas peut bien expliquer Melville même si Melville, nous sommes d’accord, n’avait pas Lévinas en tête au moment où il écrivait son texte. En fait, il pensait certainement à tout autre chose. Quelque chose dont je vous parlerai dans le prochain billet.

En attendant, si vous voulez lire la nouvelle (en anglais), c’est par ici. Et si vous êtes gourmand, jetez aussi un oeil ici. On y parle de l’interprétation de Christopher Bollas sur Bartleby, mais aussi de Kafka et de Flaubert.


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