Tragédie de la Kander: l’asile littéraire du politique
“La tragédie de la Kander”. On sent déjà, de manchettes de journaux en déclarations vert-de-gris, que c’est sous ce nom que l’on risque désormais de faire référence aux cinq hommes noyés et brisés par le courant. Non pas la “catastrophe de la Kander” (terme réservé à une orgie de forces), non pas “l’accident de la Kander” (trop commun pour être honnête), mais la “tragédie”.
L’armée suisse pourrait, par quelques aspects au moins, légitimement prétendre à ce genre littéraire. Tout au long de ces dernières années, notre défense n’a pas veillé à la dépense et s’est montrée, il faut bien le dire, peu économe de ses forces. En comptant ce nouvel incident, depuis 1992, l’armée suisse aura offert huit représentations de ses tragédies, pour un total plus qu’honorable (les poètes grecs n’auraient pas osé tant de sang) de 35 morts, soit tout de même deux cadavres par année, cadavres qui sont, ne l’oublions pas, le ressort même du tragique.
Une telle qualification ne va pourtant pas sans contestation. La littérature sait (parfois aussi à juste titre) se montrer jalouse et guetter les clandestins. Si elle tolère les évasions, elle ne donne pas volontiers l’asile politique, surtout sur des terres si prisées. Et certains de refuser de parler tragédie quand tous les experts n’évoquent qu’inconséquence.
Car l’armée a, n’en doutons pas, fort à gagner à adopter pareille posture. Du drame à la tragédie, c’est tout un schéma narratif qui se déplace, ainsi que le notait déjà Anouilh dans son Antigone:
C’est propre, la tragédie. C’est reposant, c’est sûr… Dans le drame, avec ces traîtres, avec ces méchants acharnés, cette innocence persécutée, ces vengeurs, ces terre-neuve, ces lueurs d’espoir, cela devient épouvantable de mourir, comme un accident. On aurait peut-être pu se sauver, le bon jeune homme aurait peut-être pu arriver à temps avec les gendarmes. Dans la tragédie on est tranquille. D’abord, on est entre soi. On est tous innocents en somme! Ce n’est pas parce qu’i y en a un qui tue et l’autre qui est tué. C’est une question de distribution.
Propreté. Ecartés les moments d’horreur dans les tourbillons des casse-crues, éloignés les membres brisés, l’air qui vient à manquer, l’oeil soudain vide. La violence est hors-scène, soustraite aux regards, secondaire face à une trame écrite d’avance avec les mots de la fatalité.
Innocence. En commentant l’événement d’un très définitif “tout au long de notre vie, la mort nous accompagne”, Samuel Schmid s’en est remis lui aussi à une simple question de distribution.
Tranquillité donc, havre de paix au bout des mots, tout entier contenu dans le refuge tragique. Une fois n’est pas coutume, le politique demande l’asile littéraire.
Il faut le lui refuser, fermement.
Pas seulement pour les victimes. Pas seulement pour les familles endeuillées d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Pas seulement parce que la stratégie défensive de notre nation fait, depuis au moins deux décennies, plus de dommages dans ses rangs que dans les lignes adverses d’un quelconque désert des Tartares. Pas seulement pour cela, mais aussi, et sans doute plus sobrement, parce qu’il ne s’agit pas là d’une tragédie. Parce que si l’on imagine bien un (voire plusieurs) Créon, on ne trouvera, même en fouillant durant des décennies les remous tourmentés de la Kander, aucune Antigone accrochée à une pierre.
La seule tragédie possible se noue en ce moment. Il ne faut pas se méprendre. Les cinq victimes de ce jeudi ne signalaient pas le tomber de rideau mais son lever. Cette pièce qui pourrait devenir tragédie, c’est celle qui permettrait à l’institution militaire d’affirmer, en maintenant l’indépendance de son tribunal, de ses procédures d’enquêtes, et de tous ses dispositifs de surveillance et de punition, “qu’on est entre soi”.
Filed under: Linguistique, Littérature, Mort, Politique, Sociologie on juin 15th, 2008

Je pensais à toi en lisant ces quelques phrases de Desproges :
“Quand un Inférieur crise un Supérieur, l’Inférieur doit saluer le Supérieur.
(…)
Plus le gradé a de barettes, plus le salut doit être servile.
(…)
A un général, on dit “mon général”,
A un colonel, on dit “mon colonel”,
A un adjudant, on dit : “mon adjudant”,
A un deuxième classe, on dit : “ta gueule”, à condition d’être adjudant.
Vive l’armée !
BTY Ze Grenade Wizaout Is 36
Bon, on aura réctifié, c’est bien évidemment “croise” et non pas “crise”
[...] qu’on bloque au plus tôt une hémorragie dont on redoute l’issue fatale. Connaissant les habitudes dépensières de l’armée suisse en matière de ressources humaines (auxquelles il faut ajouter un récent “incident”) on comprend l’inquiétude des [...]
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