menu Menu
Tout ce qui remue et qui vit - Chapitre 1
Publié en Blog, ebook, Horreur, Tout ce qui remue et qui vit le 11 septembre 2013 8 minute(s) de lecture
L'armée doit défendre les faibles, dont les hommes Précédent La bombe, le hérisson et le mirage Suivant
Thermes de Vals

Extrait du roman Tout ce qui remue et qui vit par Isaac Pante. Tous droits réservés. Archdaily pour l’image.

Chapitre 1

Je vais te dire. Vals, avant, c’était un petit village. Un tout petit village. À flanc de coteau et qui intéressait personne. Juste de quoi faire paître trois moutons. On faisait notre jambon et notre fromage. On achetait ce qu’il fallait et rien de plus et de toute façon, on n’avait pas les moyens pour le reste. On avait beau vanter la montagne à nos gosses, on savait bien qu’ils finiraient par descendre vers les villes.

Et y a eu Peter. Ouais, l’architecte. Lui, il a pas fait que descendre à la ville. Il en est revenu et la ville, il l’a amenée ici. Pourtant, y avait pas vraiment de raison. Si y en a bien un qui aurait pu s’en passer, c’est Peter.

Il était connu, tu sais, dans le monde entier. À ce qu’on m’a dit, il a son nom sur des constructions un peu partout dans le monde. Madrid. San Francisco. Londres. Je l’sais parce que Marty et Françoise apportaient les coupures de journaux au café. Pour ça, ils étaient fiers de leur gamin. Même que ça en devenait gênant au final.

Un beau jour, le Peter, il a décidé de construire ici aussi. Un projet dingue. C’était en 86 et ses parents venaient de mourir. Avec son prix d’architecture de Bâle, il acheté le terrain à René. Pis un autre. Pis encore un autre.

Il a été racler à toutes les bourses. Il a chopé des subventions. Et pas que du canton. L’état a mis la main à la poche. Et un Russe à ce que j’ai compris.

Malgré ça, ça a pas été facile. Son projet, les gens d’ici, ils en voulaient pas. Tout ce qu’ils voulaient, c’était plus de bus et un cinéma et une nouvelle école pour les enfants. Alors autant dire que quand il a parlé de construire des thermes avec un hôtel de trois immeubles autour, tout le monde lui a dit qu’il était complètement timbré. J’en connais même qui lui ont mis des bâtons dans les roues.

Mais y a rien eu à faire. Petit à petit, il a tout fait sauter. Il a mis la commune à genoux. Il a bataillé contre Greuben au territoire, contre Weber & Tandor, le cabinet d’avocats, contre Tornare, quand il était encore à la commune.

Et il a gagné. Foutrement gagné. Ça lui a pris dix ans, mais il a planté sa folie dans son village et maintenant c’est par sa folie qu’on nous connait et par rien d’autre.

Ma fille a travaillé dans l’hôtel qu’ils ont construit avec les thermes. Sa Cynthia juste à côté. La petite venait de se marier. Avec son Jules, ils passaient leurs dimanches à retaper la maison de sa mère pour y faire des chambres d’hôte, histoire de recevoir des gens qu’avaient pas les moyens de crécher chez Peter. Parce que les moyens, vu le prix des chambres et du resto du Grand Hôtel des Bains, t’avais meilleur temps de les avoir.

Je peux pas vraiment dire que je sois contre tout ça et je peux pas le dire de toute manière, sinon je passe pour le vieux qui radote et je le fais déjà assez comme ça sans qu’y ait encore du monde pour me le rappeler. Si j’ai encore pu voir ma famille tous les dimanches pendant un bout de temps, c’est grâce à Peter et à ses thermes.

N’empêche, je mentirais si je disais que ça me pose pas des questions. Je peux pas m’empêcher de me demander pourquoi un type comme lui, qu’a su faire respecter sa folie dans des endroits célèbres comme Londres et New York, a encore besoin de venir l’imposer chez lui, dans un petit village de rien du tout. Je veux dire, il travaillait sur des projets très loin. Aux Etats-Unis. J’ai jamais vu New York et même pas Londres et j’ai pas la télévision mais je sais ce qu’on y a construit et j’ai entendu des choses sur comment on y vit et pour sûr si on est respecté dans des endroits comme ça, ça doit pas trop donner envie de revenir.

Seulement Peter, il était tout le temps ici. Paraît qu’il a même perdu sa fiancée à cause de ça. À vouloir toujours l’amener chez les paysans. À la garder dans un cachot de montagnes. Pourtant c’était une sacrée belle fille, avec des jambes aussi longues que nos pins et des seins qui font plaisir et un visage de communion. Mais elle a pas tenu. Marre de suivre Peter dans cette suite qui donnait sur la maison de ses parents. D’autant qu’il en sortait pas.

Ça, y venait pas pour voir du monde. Ses parents, ils étaient morts et enterrés depuis un bout de temps et ce qui est sûr c’est que personne a jamais croisé Peter au cimetière en train de fleurir leur tombe. Faut dire que Marty buvait. À ce qu’on disait, il avait le ceinturon facile. Le petit a dû y goûter plutôt deux fois qu’une. N’empêche, dès qu’y pouvait, Peter revenait.

 Et pis tout s’est arrêté d’un coup. Dès qu’il a eu fini ses thermes ici, on l’a pas revu. Même à l’inauguration, il est pas venu. Tornare était encore président et en plus de son discours, il a dû lire celui de Peter. Y a eu une grande fête au village et on a tous eu le droit d’aller gratuitement faire trempette pendant une semaine.

Tout le monde y a trouvé son compte. Les vieux comme moi, ils y allaient pour leurs rhumatismes. Les plus jeunes pour se bécotter dans les coins. Faut dire qu’à l’époque, même avant l’agrandissement, y avait déjà de quoi faire: des bassins dedans et dehors, glacés et bouillants, et même des chaises longues avec de grandes vitres par où on voit la forêt et la maison complètement crevée de ses parents. Ouais, t’as bien entendu, complètement crevée.

La maison de ses parents, elle a presque pourri sur place. À chaque neige, les bardeaux s’enfoncent. Dans deux hivers, les oiseaux nicheront dans le poêle, tu peux me croire. Pourtant, Peter aurait les moyens de changer ça cent fois. J’en connais même pas mal qui seraient assez partants pour le faire à sa place. Le fils Meier déjà. Il a voulu racheter la maison avant qu’elle soit trop en ruine, mais ça a été niet de chez niet. Maintenant, à part tout raser, je vois pas trop ce qu’on pourrait encore en tirer, mais même là, y a rien à faire. Peter vend pas et je crois bien qu’il vendra jamais.

Bref, y a ces thermes gigantesques dans lesquelles descendaient les huiles du monde entier, et en face, y a la maison de ses parents, une ruine qui fait honte à tout le monde et que le cantonnier doit venir désherber aux frais de Peter, histoire d’éviter les incendies. Enfin, devait désherber, du temps qu’on se souciait encore de ça.

Alors toute cette construction, on a beau me dire que c’est de la gratitude et de l’attachement au sol, moi je peux pas y voir autre chose qu’une sorte de vengeance. Une sorte de victoire contre ses propres origines. Contre la scène originelle. Comme s’il fallait imposer sa marque dans l’endroit même de sa naissance pour devenir vraiment libre. Je dis ça, mais j’en sais rien. Chuis pas psychiatre et chuis bien content de pas en être un.

Reste que pour moi, à partir de là, Vals c’est devenu un lieu maudit. Évidemment, je vais pas partir. Je suis né ici et je vais mourir ici. Mais autant te dire que tout ce qui est arrivé ensuite, ben ça m’a pas plus étonné que ça.



Précédent Suivant

Les commentaires sont fermés.

keyboard_arrow_up