Le vote Orwell

Réflexions croisées sur les votations suisses du 18 mai

Le vote Orwell

Ce 18 mai, la carte helvétique se polarisera en rouge et vert. Au menu, des Gripen qui lavent plus blanc, des heures à 22 francs TTC et des pédophiles interdits de récré.

En soi, il y a déjà de quoi faire. Trois bons sujets pour tenir chaud, devant le café du matin. Mais cette fois, c’est encore plus drôle pris en pack. Attends, je t’explique.

Gripen horaire

A ma gauche, un salaire minimum. Pour une fois, le PS a compris qu’il faut parler à droite. Seulement voilà, ça s’annonce mal. Et pas forcément à cause du patronat. Comme d’habitude, la contre-attaque la plus féroce vient des dominés eux-mêmes. Je cite Martin, lu sur Facebook:

Je gagne à peine 4’000 CHF par mois et j’ai fait un CFC. Je vois pas pourquoi ceux qui ne l’ont pas fait gagneraient la même chose que moi.

Merci Martin pour ce parfait exemple de participation des dominés à leur domination. A la clef, une belle reproduction sociale. Sans rire, Bourdieu serait fier de toi. Evidemment, avec ce type de raisonnement, on n’est pas sortis de l’auberge. T’inquiète, on en reparle.

A ma droite on aimerait pousser le souverain à signer le chèque des Gripen tout neufs. Trois bons milliards de frais de départ et plus ou moins le double pour l’entretien et le démantèlement. Au final, un peu moins de dix milliards pour protéger notre espace aérien large comme un Kleenex. M’enfin, quand on aime la Suisse, on ne compte pas. Et d’après les derniers sondages, ils sont de plus en plus nombreux à le penser.

Dépense dangereuse dans un cas, investissement nécessaire dans l’autre. N’y voyez pas de paradoxe et surtout, n’allez pas comparer. Ça n’a rien à voir.

A moins que…

Or… Well.

Et s’il y avait du 1984 d’Orwell dans ce 18 mai 2014? Si tout ça, c’était juste du réchauffé? L’avantage des utopies, c’est que n’étant nulle part, on peut les lire partout. Alors pas question de se priver. Et vous allez voir qu’il y a quelques parallèles à tirer.

Commençons par les 22 CHF (Georges Orwell, 1984, Chapitre 13):

Dès le moment de la parution de la première machine, il fut évident, pour tous les gens qui réfléchissaient, que la nécessité du travail de l’homme et, en conséquence, dans une grande mesure, de l’inégalité humaine, avait disparu. Si la machine était délibérément employée dans ce but, la faim, le surmenage, la malpropreté, l’ignorance et la maladie pourraient être éliminées après quelques générations […].
Mais il était aussi évident qu’un accroissement général de la richesse menaçait d’amener la destruction, était vraiment, en un sens, la destruction, d’une société hiérarchisée.
Dans un monde dans lequel le nombre d’heures de travail serait court, où chacun aurait suffisamment de nourriture, vivrait dans une maison munie d’une salle de bains et d’un réfrigérateur, posséderait une automobile ou même un aéroplane, la plus évidente, et peut-être la plus importante forme d’inégalité aurait déjà disparu.Devenue générale, la richesse ne conférerait plus aucune distinction.

Là, Martin hoche de la tête. Il n’est pas riche Martin, il galère. Pourtant il travaille. La propriété, il peut l’oublier. Pas besoin de passer les portes d’UBS. Le conseil financier, c’est pour les autres. Alors ne venez pas lui enlever ses pauvres. Sa distinction, il y tient, et il n’est pas le seul. En fait, c’est exactement ce qu’on attend de lui: qu’il reste à sa place.

Il était possible, sans aucun doute, d’imaginer une société dans laquelle la richesse dans le sens de possessions personnelles et de luxe serait également distribuée, tandis que le savoir resterait entre les mains d’une petite caste privilégiée. Mais, dans la pratique, une telle société ne pourrait demeurer longtemps stable.
Si tous, en effet, jouissaient de la même façon de loisirs et de sécurité, la grande masse d’êtres humains qui est normalement abrutie par la pauvreté pourrait s’instruire et apprendre à réfléchir par elle-même, elle s’apercevrait alors tôt ou tard que la minorité privilégiée n’a aucune raison d’être, et la balaierait. En résumé, une société hiérarchisée n’était possible que sur la base de la pauvreté et de l’ignorance.

Maintenir la pauvreté et l’ignorance. Pas facile, surtout en Suisse. Ecole publique, alphabétisation, joli PIB. Pas grande chose à envier aux voisins. Ces malheureux 22 francs de l’heure, difficile de les voir comme un luxe.

A moins, bien sûr, qu’il ne faille de toute urgence investir l’argent aileurs, bien loin du crédit de Martin. Et là, pas de miracle, c’est dans les vieilles casseroles que ça se passe.

Le problème était de faire tourner les roues de l’industrie sans accroître la richesse réelle du monde. Des marchandises devaient être produites, mais non distribuées. En pratique, le seul moyen d’y arriver était de faire continuellement la guerre.
L’acte essentiel de la guerre est la destruction, pas nécessairement de vies humaines, mais des produits du travail humain. La guerre est le moyen de briser, de verser dans la stratosphère, ou de faire sombrer dans les profondeurs de la mer, les matériaux qui, autrement, pourraient être employés à donner trop de confort aux masses et, partant, trop d’intelligence en fin de compte.[…]
Il serait en principe très simple de gaspiller le surplus de travail du monde en construisant des temples et des pyramides, en creusant des trous et en les rebouchant, en produisant même de grandes quantités de marchandises auxquelles on mettrait le feu. Ceci suffirait sur le plan économique, mais la base psychologique d’une société hiérarchisée n’y gagnerait rien.

Le plus beau, c’est qu’il n’y a pas besoin de la faire cette fichue guerre. Il suffit de la préparer, de la bichonner, d’en prendre soin.

Même quand les armes de guerre ne sont pas réellement détruites, leur manufacture est encore un moyen facile de dépenser la puissance de travail sans rien produire qui puisse être consommé. Une Forteresse flottante, par exemple, a immobilisé pour sa construction, la main-d’œuvre qui aurait pu construire plusieurs centaines de cargos. Plus tard, alors qu’elle n’a apporté aucun bénéfice matériel, à personne, elle est déclarée surannée et envoyée à la ferraille. Avec une dépense plus énorme de main-d’œuvre, une autre Forteresse flottante est alors construite[…]

Tu l’as compris Martin. Ta forteresse flottante à toi, elle s’appelle Gripen. Tu peux la baptiser si tu veux. Tu vas la payer avec tes impôts. Et comme t’auras pas de bateau sur lequel peindre ton nom, t’as plutôt intérêt à en profiter. Mais n’attends pas le retour des beaux jours. Ça n’est pas au programme. C’est même tout le contraire.

En principe, l’effort de guerre est toujours organisé de façon à dévorer le surplus qui pourrait exister après que les justes besoins de la population sont satisfaits.
En pratique, les justes besoins vitaux de la population sont toujours sous-estimés. Le résultat est que, d’une façon chronique, la moitié de ce qui est nécessaire pour vivre manque toujours. Mais est considéré comme un avantage. C’est par une politique délibérée que l’on maintient tout le monde, y compris même les groupes favorisés, au bord de la privation.

En bref, Martin, on peint des nuages histoire de te masquer le soleil et ensuite on te vend à prix d’or des parapluies pour un orage qui ne tonne que dans ta tête. Résultat? L’ennemi est partout, surtout sans CFC.

L’atmosphère sociale est celle d’une cité assiégée dans laquelle la possession d’un morceau de viande de cheval constitue la différence entre la richesse et la pauvreté. En même temps, la conscience d’être en guerre, et par conséquent en danger, fait que la possession de tout le pouvoir par une petite caste semble être la condition naturelle et inévitable de survie.

Alors Martin, un conseil: si tu veux garder tes pauvres et ton morceau de viande de cheval — pardon, ton CFC — ne manque pas le coche, l’occasion est bien trop belle. Vote oui au Gripen et non au salaire minimum. Après tout, vu comme ça, c’est seulement quand chacun y perd que tout le monde y gagne.

Et sinon?

Ben sinon, imagine.

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