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La bombe, le hérisson et le mirage
Le jour où la Suisse a abandonné la bombe atomique
Publié en Blog, Politique, Suisse le 3 septembre 2013 7 minute(s) de lecture
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Photo de hérisson

Le 22 septembre prochain, les Suisses seront appelés une fois de plus aux urnes pour soumettre l’armée à l’approbation populaire. Cette fois, c’est l’obligation de servir qui se retrouve dans le viseur. Les arguments ne sont pas neufs: absurdité du recrutement, économies potentielles et, plus récemment, discrimination genrée.

En 2005, quand Passé par les armes faisait son petit chambard, je m’étais retrouvé au micro avec le chargé de communication de Keckeis. Ce que je demandais à l’époque? Quelque chose que nous avons obtenu depuis: la possibilité de choisir librement (et non pas via un dossier qui privilégiait les intellos) entre le service militaire et le service civil. Rien d’extravagant à ça: je rejoignais simplement la position d’Amnesty International (à qui profite toujours la vente de Passé par les armes).

Entretemps, j’ai accompli tous mes jours de service civil. Trois étés laborieux de plus, assez éloignés du cliché du spring break académique, mais de sacrées belles rencontres, dont Pierre Frey aux ACM et Marianne au CIRA pour n’en citer que deux. Un bilan positif et plusieurs lignes atypiques sur le CV.

Le pansement et la jambe de bois

Aussi, quand la gauche invite à rejeter l’abrogation du service militaire obligatoire pour sauver le service civil, je peux la comprendre, en soulignant quand même la terrible ironie de la chose: c’est le pansement qui sauverait la jambe de bois. L’occasion de faire trébucher le folklore de l’école de recrues risque bien de ne pas se représenter de sitôt. En attendant, 4.4 milliards seront engloutis chaque année par les gris-verts pour lustrer des chars, alors que le pays connaît une pénurie en infrastructures et en personnel dans la plupart des autres domaines liés à la sécurité (environnement carcéral en tête). Un choix de société comme qui dirait.

Bref, maintenir l’obligation de servir pour sauver le service civil, je veux bien, malgré la nette disproportion dans les investissements. Mais ce que je ne peux pas admettre, c’est que l’on rejette l’initiative pour assurer « la sécurité du pays » au motif d’une possible labilité du contexte politique international. Une naïveté pareille a sa place dans les livres d’histoire ou dans le bunker d’un survivaliste.

Oh je sais ce que vous allez me dire: en terme de naïveté, le GSSA est pas mal non plus. Je vous l’accorde. Demander la suppression de l’armée au motif que « la guerre est interdite depuis 1945 » ou qu’elle est « impliquée dans presque tous les crimes contre l’humanité récemment dénoncés » est aussi vrai que hors-sujet. A ce type de raisons, la grande majorité répondra par un « c’est le jeu ma petite Lucette ». Certains en feront même des affiches, histoire de botter en touche.

On ne va pas s’enliser là-dedans si vous voulez bien. Deux idéaux s’affrontent, l’un pseudo-pragmatique, l’autre pseudo-humain et pendant que les Don Quichotte de tous bords s’en prennent à des moulins, on oublie de poser la question sur le bon terrain, celui de la stratégie militaire.

Le hérisson et la bombe

C’est justement ce terrain que Zufferey creusait dans son intelligent Syndrôme du hérisson. A l’époque déjà, l’écrivain louait l’héroïsme du GSSA sans se faire d’illusions sur l’issue du scrutin. Nous étions en 1989, autant dire au tout début de cette poussée contestataire qui nous fera voter une fois de plus ce 22 septembre. Mais Zufferey avançait la fleur au fusil, avec un argumentaire qui n’a pas pris une ride. Pour y adhérer, inutile de fumer des joints ou d’avoir les cheveux roux (regardez mieux l’affiche, ces gauchos ont vraiment toutes les tares).  Même la famille type peut s’y retrouver. C’était logique, limpide, et à ma connaissance, assez peu discuté, hier comme aujourd’hui. Le livre vaut le détour, mais l’argument tient en une phrase: en abandonnant le développement de la bombe atomique dans les années 60, la Suisse a rendu la conscription obligatoire obsolète.

Et c’est juste. Sans arme atomique, la Suisse est obligée de miser sur l’équipe plutôt que sur le joueur. Or cette équipe, n’en déplaise aux officiers, ce ne sont pas tant des jeunes de dix-huit ans qui font leur lit au carré que des alliances avec les pays voisins. Et ça tombe bien: on imagine mal un pays attaquer la Suisse sans en vouloir aux pays limitrophes, de même qu’on imagine mal la Suisse survivre à un assaut de tous les pays limitrophes.

Bref, tandis que le politique s’engageait de plus en plus dans la voie d’une collaboration stratégique internationale, l’armée s’enferrait dans l’idéologie du réduit national. 50 ans plus tard, nous en sommes toujours là. Et cette fois, la critique ne vient pas que des roux – pardon – des gauchos. Ce satané syndrome du hérisson, même Keckeis lui taille un costard.

Le mirage de la bombe

Et là, tout d’un coup, une question vous étreint: mais pourquoi diable la Suisse ne s’est-elle pas dotée de l’arme atomique? Après tout elle avait les moyens, pas vrai? En plus, le peuple soutenait son développement. Les deux initiatives tentant de la bannir avaient été balayées d’un revers de main. Alors que s’est-il passé? Pourquoi la Suisse n’est-elle pas aujourd’hui dans le club nucléaire?

Il y a plusieurs réponses bien sûr, mais la plus décisive est aussi la plus drôle. En 1964, la fameuse « Affaire des mirages » éclatait. Lisez plutôt ce qu’en dit Christian Bühlmann, de l’UNIL:

En 1961, le Parlement décida l’acquisition de 100 avions de combat Mirage. Cet avion aurait pu, dans une phase ultérieure tenue secrète, servir de vecteur pour des bombes atomiques. Cependant, en 1964, les coûts de développement et de production avaient augmenté de 150%. Le Conseil fédéral dut demander une rallonge au Parlement. Celui-ci, après avoir mis sur pied la première commission d’enquête parlementaire, la refusa et réduisit le nombre d’avions à cinquante sept. En cas de conflit, il fallait engager ces avions prioritairement sur le territoire national, ce qui interdisait toute opération aérienne sur les arrières d’un agresseur.

Il s’ensuivit une crise de confiance de la population envers le Conseil fédéral et le département militaire. L’armée perdit soutien politique et confiance. Il apparaissait que l’administration militaire n’était pas en mesure de gérer un projet complexe. Or le développement d’une arme atomique demande des compétences en matière de gestion de projet encore plus sophistiquées que celles nécessaires à l’acquisition d’un jet. Les autorités politiques doutaient donc de la capacité de l’armée à mettre en œuvre un projet d’une telle envergure.

Là, normalement, vous avez déjà éclaté de rire. Mais pour ceux qui auraient les yeux encore un peu collés, j’ose un mauvais jeu de mot: en 1964 déjà, la confiance était « Grippée ».

On dit souvent que l’histoire ne nous apprend rien, sinon qu’on n’apprend rien de l’histoire. Le 22 septembre, c’est à nous de décider. Tout le monde sait qu’on ne change pas une équipe qui gagne. Mais celle qui perd depuis 50 ans, dites, qu’est-ce qu’on en fait? On la garde parce que, sur le banc de touche, il y a un jeune prometteur?

Réponse d’un toxo de gauche.


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