Erri De Luca à l’UNIL

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Erri De Luca à l’UNIL

Erri de Lucca est un marcheur. Il a le sac qui va avec, un sac de sport en gore-tex bleu et des baskets grises. C’est un homme en mouvement. In piedi, c’est une grande perche, le genre d’aigle increvable qui vous dépasse sur les sentiers de montagne. Assis, son âge se voit mieux. Pourtant, même courbé par ses 72 ans, on sent la parole d’un homme debout.

Invité par la section d’histoire, l’auteur de Trois chevaux était hier de passage à l’UNIL. Au programme, une conférence sur l’engagement politique et la pratique de l’écriture. Pour qui connaît le Monsieur, le sujet ne surprend pas. Il est aujourd’hui de bon ton d’aimer l’écrivain et de mépriser le révolutionnaire (autrefois adepte d’action directe dans la lotta continua, et toujours prêt à prendre les armes). Ça tombe bien: Erri de Luca ne tient pas à tout mélanger.

Pour ceux qui n’auraient pas eu la chance d’assister à cette conférence, voici, regroupées par thème, quelques paroles prises au vol. Bonne lecture et merci à Carole Villiger et Simone Visconti à l’origine de cette rencontre.

Don Quichotte et Rossinante

Mon personnage préféré est Don Quichotte. Don Quichotte est invincible parce qu’il ne cesse de perdre ses batailles, mais continue pourtant à les mener. C’est de la répétition de ses défaites que Quichotte tire son invincibilité. Simplement, j’aime Quichotte sans le « Don ». A Naples, on dit volontiers, « enlève-moi le Don, et paye-moi plus ma semaine. » Mais j’ai encore plus de sympathie pour Rossinante. Comme elle, j’ai été chevauché par quelques causes.

La Révolution, marque du XXème siècle

Le bombardement aérien d’une ville est l’acte de terrorisme absolu. Il détruit la vie, instille la peur. Naples a été la ville la plus bombardée d’Italie. Chaque nuit de sa vie, ma mère se réveillait, en cauchemar sur les sirènes. Ce son, pour moi, est comme la colonne sonore du XXème siècle. Face à cela, ce que nous avons pu faire dans la lotta continua me semblait bien peu de choses. Il ne faut pas perdre de vue que la caractéristique de la guerre moderne, est qu’on détruit plus de vies civiles que d’hommes en armes.

Pour ma génération, la Révolution était à l’ordre du jour. C’était une profession. Mandela est pour moi le meilleur exemple de ce métier révolutionnaire. Il a été un bandit, a été emprisonné, puis a finalement été nommé au gouvernement. C’était une carrière. Celle de mon temps. Pour moi, qui n’a pas combattu a simplement déserté l’ordre du jour de son siècle.

Engagement et littérature

Je ne suis pas une personne engagée. Je suis quelqu’un qui a pris des engagements. Ce n’est pas l’écrivain qui est engagé. C’est le citoyen. Moi, j’écris des histoires. Je n’invente pas. Je profite du fait que je suis de ce long XXème siècle. La littérature est automatiquement engagée lorsque la parole est interdite. A Varsovie, écrire était un engagement. Alors qu’on manquait de tout, la nuit, des poètes lisaient leurs poèmes. Les gens n’avaient rien, mais ils avaient besoin de ça. Ils connaissaient les poètes, et dès qu’ils pouvaient, ils les aidaient à fuir. C’était comme un arbre qui prend feu et qui essaie d’envoyer ses graines le plus loin possible. […] La poésie a fait le travail nocturne du XXème siècle. Dans ces moments, même écrire sur un mur est un acte de résistance. En-dehors de cela, l’écriture n’est pas un engagement. En-dehors de cela, la littérature n’a aucun devoir, sinon de tenir compagnie.

Prenez un cordonnier. C’est un travail. Il doit faire des chaussures et il doit les faire du mieux qu’il peut. C’est tout ce qu’on demande à un cordonnier. S’il veut s’engager, il doit faire en sorte que chacun porte des chaussures. C’est valable aussi pour l’écrivain. Ce qu’il doit faire, c’est bien écrire ses histoires, les écrire du mieux qu’il peut. Puis, s’il le souhaite, il doit oeuvrer pour que tout le monde ait le droit de parler. Cela veut dire aussi que, parfois, le devoir de quelqu’un qui a la possibilité de se faire entendre est de se taire. Pour laisser parler les autres. Être engagé, c’est être là. Mais je ne suis pas un exemple. Je ne suis pas resté à Naples. Je l’ai quittée à dix-huit ans.

Intérêt pour l’hébreu

Je suis un non-croyant, c’est-à-dire quelqu’un qui a exclu la divinité de sa vie. Je ne suis pas un athée. Un athée est quelqu’un qui exclut la divinité de la vie des autres. Je me suis intéressé à l’hébreu parce que cette langue avait été capable de changer toute la religiosité d’Europe. La révélation monothéiste n’a pas seulement remplacé les autres divinités, elle les a extirpées. Cette force de frappe m’intéressait. C’était une curiosité grammaticale. Je voulais savoir comment les mots, les adjectifs, étaient utilisés. Parce que le Dieu de la Bible est un Dieu qui dit, qui n’arrête pas de dire. C’est aussi un Dieu qui interdit les images. C’est donc par les mots qu’il faut l’imaginer. C’est quelque chose que j’aime beaucoup. Simplement, je ne suis pas croyant, parce que je ne peux pas tutoyer Dieu. Je parle de lui comme d’un « il », c’est-à-dire, avec la plus grande distance possible d’un « je ».

La justice

La justice est le sentiment le plus fort, la plus forte objection humaine. Lorsque l’enfant dit qu’il n’aime pas ses épinards, il sait que ce n’est pas dégoûtant. On pourra lui dire de les manger et il finira par le faire. Mais lorsque l’enfant dit « ce n’est pas juste », c’est un absolu. Il a rejoint la conscience d’une certitude de la justice. Pour moi, c’est le premier format de l’éducation sentimentale. Or ce sentiment de justice ne peut pas évoluer. En ce sens, je suis un mauvais exemple. [cf. le pardon, ci-dessous]

Le pardon

Le pardon, pour moi, c’est ne pas faire de tort. Au-delà de ça, je ne crois pas au pardon. Je vais vous raconter une histoire. C’est de là que je tire ma vision du pardon. C’est une histoire juive. Il y avait des tas de personnes qui allaient écouter un grand conférencier. La conférence avait lieu loin, et il fallait prendre un train pour y arriver. Le conférencier aussi devait prendre ce train. Quand il arriva à l’intérieur, les places étaient déjà bien prises. Il demanda s’il pouvait en trouver une. Mais on voulait rester à sa place et on le bouscula et on le chassa d’un wagon et il dut voyager dans un endroit pire encore. Quand le confériencier arriva finalement, les hommes le reconnurent. Ils vinrent lui présenter leurs excuses et lui demandèrent de lui pardonner. Le conférencier écouta, puis il dit qu’il accepterait volontiers leurs excuses, mais que malheureusement, ce n’était pas à lui, mais à l’homme du train qu’il fallait les présenter. Autrement dit, la seule manière de demander pardon à l’homme du train, c’est de ne pas répéter la même offense dans les mêmes circonstances. A chaque fois qu’ils ne répéteraient pas cette offense, ils demanderaient pardon à l’homme du train.

Formation littéraire

J’ai un français de maçon littéraire. […] Mon éducation a été celle de la lecture sauvage et excessive de tout ce qui se trouvait autour de moi. Dans ma chambre, il y avait les livres de mon père. J’ai profité de cette tapisserie, intensément.

Le « travail » littéraire

L’écriture, c’est le temps sauvé. Je ne peux pas employer le verbe travailler avec l’écriture. Travailler, c’est s’user le corps pour gagner son salaire. L’écriture, c’est un petit morceau mis contre. Faire ce petit acte de résistance contre la journée. C’est mon temps de rachat, un temps de fête. Mais je ne suis pas l’employé de mon écriture. J’écris quand j’ai quelque chose à dire.


Couverture de "Tout ce qui remue et qui vit", roman d'Isaac Pante

Dernière parution

Dans la petite station thermale de Vals, on croirait presque au déluge. Tandis qu’un congrès de psychanalystes se déroule dans la salle des fêtes du Grand Hôtel des Bains, une étrange épidémie se répand de chambre en chambre et pousse chaque personnage dans les retranchements de sa sexualité. Nul n’en sortira indemne.

Tout ce qui remue et qui vit n’est pas un roman à mettre entre toutes les mains. Au croisement de la pornographie et du fantastique, il analyse ouvertement les relations de notre société avec l’intime, dans un style soutenu et cru.

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