Dieudonné : les rouages du Shoah business

A l’ami qui me demandait mon avis

Dieudonné : les rouages du Shoah business

Tu permets que je te tutoie? Après tout, on est amis sur Facebook. On se croise jamais, mais t’aimes quand je cale une citation de Fight Club sur mon mur. Toi, c’est plutôt Egalité et Réconciliation, des quenelles à tous les étages et les dernières pitreries du duo Soral Dieudo. Te formalise pas, mais j’ai fini par te masquer. Rien de personnel. Je fais pareil avec ceux qui bazardent que des photos de clebs, de chats ou de gosses. Tu vois, je suis pour la diversité.

Bref on se connaît pas bien, mais il se trouve que tu m’interpelles. Un bon gros message privé où tu me demandes mon avis. Et qu’est-ce que je pense de Dieudonné? Et est-ce que c’est pas le plus grand comique vivant? Et qu’est-ce que je pense du speech de Soral? Pour être honnête, je comprends pas trop pourquoi tu me demandes ça à moi. Peut-être parce que j’écris des bouquins et parce que je suis plutôt du genre intello. Peut-être parce que tu trouves ça intéressant d’en causer avec un juif (je m’appelle Isaac pas vrai?). En tout cas, ça vient toujours avec un petit air de défi. T’as l’air de me demander mon avis, mais au final, tu donnes plutôt l’impression de vouloir me convaincre. Parce que ta question en gros, est toujours la même: est-ce que Dieudonné est pas un putain de génie?

Âge limite

Si tu vis encore chez tes parents, pardonne-moi, mais on va en rester là. Un seul conseil: vas-y à fond. Faut bien que tu fasses ton adolescence après tout. Dessiner des croix gammées, jouer avec ce qui brûle, c’est parfait pour l’âge bête. Ce genre de conneries, c’est comme la varicelle. Vaut mieux l’avoir gamin. Si citer Dieudonné à table te permet de claquer la porte de ta chambre, c’est banco. Et ça tombe plutôt bien, t’es pile dans la cible. Norman c’est plutôt la tranche 15-20. Dieudo vient tout de suite après. Donc vas-y, on te laisse la lumière allumée. Fous ton petit bordel, mais nettoie en partant, d’accord? Oh, et dès que tu peux, trouve-toi un stage.

Par contre si t’as déjà trouvé ton stage, si t’as même trouvé un job et que tu jures encore que par Dieudo, alors là, il va falloir qu’on discute. Parce qu’autant te le dire tout de suite: moi aussi j’ai de l’admiration pour le bonhomme. Pas comme humoriste (c’est derrière lui et c’est bien dommage). Pas comme politicien. Pas comme révolutionnaire. Comme entrepreneur. Non, je te charrie pas. En termes marketing, c’est un cas d’école. Il vise un marché de niche, c’est sûr, mais dans leur genre, les vidéos de Dieudo n’ont rien à envier à une pub Apple.

Ma liberté de penser

Seulement, toi, tu te vois pas comme un consommateur. En fait, tu te vois plutôt comme un libre penseur. Pour toi, on doit tout pouvoir dire, tout oser. Sans ça, pas de liberté. Tu franchis pas trop la ligne toi-même, mais tu respectes ceux qui le font. « Je suis prêt à mourir pour que vous puissiez exprimer vos idées », ça t’aime bien citer. Du coup, t’as tendance à être antisioniste (t’inquiète, t’inquiète, je vais faire semblant de croire que tu fais la différence avec l’antisémitisme, sinon c’est point Godwin et ce serait dommage). Donc tu es scandalisé. C’est vrai quoi, pourquoi on enseigne la Shoah à l’école et pas le génocide Rwandais?

Je pourrais te dire que ton pays a plus d’interactions historiques avec la seconde guerre mondiale qu’avec le Rwanda, mais je vais pas m’aventurer sur ce terrain. Je vais plutôt te faire un aveu qui va te surprendre: je te comprends. J’ai pensé pareil.

Triste devoir, triste mémoire

Sur l’entier de mon parcours d’école obligatoire, je crois que je me suis tapé trois fois la liste de Schindler. Je dis bien tapé. Parce que sous prétexte d’honorer le devoir de mémoire, on nous infligeait un terrorisme émotionnel. Pourtant j’étais un bon élève. J’aurais voulu pleurer, mais je n’y arrivais pas. Au point, tu sais, de me demander si j’étais un monstre. Je veux dire, ces gens gazés, c’est horrible (si t’es pas d’accord là-dessus, tire-toi de mon site). Seulement voilà, à l’époque, la main de ma voisine qui remontait sur ma jambe, c’est ça qui me faisait chavirer. Et aujourd’hui encore, je trouve ça plutôt naturel.

Là normalement, tu vas te mettre à hurler et me dire que je te donne raison. Comme quoi il y a bien une hiérarchie des génocides! Comme quoi il y a bien une mainmise des sionistes sur l’éducation nationale!

Pendant que tu deviens tout rouge et que tu montes sur la table pour te faire une tribune, je repense à mon prof d’histoire de l’époque. Est-ce que ce gros beauf avachi sur son pupitre, avec ses cheveux gras et ses cent-cinquante kilos pouvait être à la solde des sionistes? Moi je crois plutôt que c’était un mauvais prof comme il y en a tant, de ceux qui t’infligent une matière plutôt que de t’aider à l’assimiler. Il enseignait l’histoire du génocide comme il enseignait la chimie: mal.

Alors rassieds-toi. A quoi bon lui jeter la pierre? Peut-être qu’à lui non plus, on ne lui avait pas expliqué les choses importantes. Tu veux qu’on parle de scandale? Je t’en donne un en primeur: je trouve scandaleux d’avoir dû préparer des conférences sur Passé par les armes pour finalement apprendre l’existence des expériences de Milgram sur la soumission à l’autorité. Je trouve scandaleux d’avoir dû attendre qu’un lecteur me parle de l’expérience de Stanford pour découvrir toutes les déviances qui feraient le scandale quelques années plus tard à Abou Grhaib. Bref, je trouve scandaleux d’avoir eu à apprendre par mes propres moyens qu’avec quelques leviers sociologiques, un individu peut rapidement marcher droit, que cette ligne se trace à la machette ou au Zyklon B.

Si tout ça c’est du neuf pour toi aussi, rends-toi service, remplace ton youporn de ce soir par les liens que je t’ai donnés. Je me suis tapé tes vidéos de Dieudo, y a pas de raison que tu fasses pas un petit effort.

Théories du complot

Donc on est tombés d’accord sur un point. On enseigne mal le génocide comme on enseigne mal une quantité d’autres matières. Grosso modo, c’est un problème pédagogique. Là, tu tiques un peu. Parce que tu vois plus grand. Pour toi, le problème pédagogique, c’est rien qu’un symptôme. Le vrai problème, c’est le système. Et c’est quoi le système? Les banques. Le capitalisme.

Ouaoh.

Franchement, c’est plutôt mainstream comme théorie. Seulement tu reviens avec ton antisionisme. J’ai comme l’impression qu’on s’éloigne méchamment de la route, mais je veux bien te suivre encore un peu. Du coup, tu me dis que Dieudo est une victime. La preuve, il peut plus passer sur TF1 (re-ouaoh). La bonne nouvelle pour nous (oui, tu m’inclus maintenant) c’est que Dieudo est un battant. On l’a traîné dans la boue, mais il s’est relevé. Il a mis ses gants et il est remonté sur le ring. Y en a même qui disent qu’il est prêt à mourir pour nous. Et toi, tu vas pas rester les bras croisés. Dieudo, tu vas l’aider à niquer le système. Valls veut le faire taire. Seulement voilà, vous allez gagner parce que tu te bats tous les jours. Comment? En plaçant une quenelle devant une synagogue.

Là, si tu permets, j’allume le GPS et je reprends le volant.

Business is business

On va l’autopsier ton messie de l’anticapitalisme, ton stigmatisé médiatique. Le bonhomme a son propre théâtre. Il fait salle comble tous les soirs. Rassure-toi, cet argent ne va pas à l’état: Dieudonné ignore allègrement ses condamnations (très républicain comme attitude). A côté de ça, ta « victime » se tape une moyenne de 3 millions de vue sur ses vidéos. Autant dire que Dieudonné bénéficie du programme partenaire de Youtube (ah les joies du capitalisme!) Tout ça sans compter les produits dérivés (à quand le roman-photo sur sa vie sur KontreKulture?)

Tous ces produits, il te les emballe dans un papier de soie politique, avec un bon de réduction pour un avenir meilleur. Parce que promis juré: avec Dieudo, le changement, c’est maintenant. Tu me dis que t’aimes pas Valls? Je vois pas trop la différence avec Dieudo. L’un et l’autre veulent faire du chiffre. Si ça se trouve, ils sont potes. Imagine:

– Dieudo, si je te chie dessus dans mes meetings, tu me fais une vidéo?
– Qu’est-ce qu’il y a Valls? Ton assaut fiscal contre la Suisse a capoté?
– Pas vraiment, mais il me faut des unes pour 2017.
– Ok, mais à une condition: tu t’engages à faire interdire mes spectacles.
– T’y vas fort.
– J’ai des cartons d’autocollants Shoananas à écouler.
– Bon. Je suis à Meuse-les-Tuyas ce soir. Allume ta télé demain matin. Je vais te faire ta fête.
– T’as intérêt. Bisou.

Et le lendemain soir, Dieudo te parle à toi, son fidèle public. Et il te dit de te réjouir: la lutte progresse. L’état vacille. Et tu peux y aller de ta pichenette. Oui, toi qui n’as pas de pouvoir d’achat, toi qui te sens abusé par le système, tu peux lui faire un chèque. Tu peux participer au grand téléthon pour le bien commun. Tu verras, on va gagner. Minute papillon: comment ça, « on »?

And so What?

Admettons que Dieudo gagne, dis-moi, toi qui me lis, qu’est-ce que ça va changer dans ta vie? Si la LICRA est démantelée, le CRIF détruit, toi, qu’est-ce que tu y gagnes? Ne réponds pas par réflexe que c’est « pour le bien commun ». Tu vaux mieux que d’être un perroquet de Dieudo. Pense juste à ça deux secondes: Dieudo fait du business sur la Shoah en dénonçant le Shoah business. Et il le fait avec ton fric.

Donc, sérieux, prends ton temps. Réfléchis. Lis Fight Club (le bouquin est meilleur que le film), télécharge American History X. Une nouvelle année commence. Profites-en. Demande-toi: qu’est-ce que je peux faire, maintenant, dans ma ville, mon quartier, mon village, ma famille, ma vie, pour que les choses s’améliorent? Ne sois pas cet imbécile qui crie « paix au Vietnam » alors qu’il vit en Suisse.

Si tu ne vois vraiment rien, continue à consommer. Autocollants Shoananas ou iPods, peu importe, du moment que ça te donne le sentiment d’exister. Mais si tu as une petite idée, rien qu’une toute petite idée, trace ta propre route. Oh, ça prendra plus de temps, c’est sûr. Mais ce sera à toi. Il se pourrait même qu’un soir, tu tombes sur une rediff de la liste de Schindler et que les larmes te montent aux yeux.

Ce soir-là, rappelle-moi. Je te paierai un verre.

Source de l’image: PlanetMinecraft.com


Couverture de "Tout ce qui remue et qui vit", roman d'Isaac Pante

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Dans la petite station thermale de Vals, on croirait presque au déluge. Tandis qu’un congrès de psychanalystes se déroule dans la salle des fêtes du Grand Hôtel des Bains, une étrange épidémie se répand de chambre en chambre et pousse chaque personnage dans les retranchements de sa sexualité. Nul n’en sortira indemne.

Tout ce qui remue et qui vit n’est pas un roman à mettre entre toutes les mains. Au croisement de la pornographie et du fantastique, il analyse ouvertement les relations de notre société avec l’intime, dans un style soutenu et cru.

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