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4 principes pour une culture numérique
Aperçu du discours de clôture de l'inauguration du dhcenter UNIL-EPFL
Publié en Littérature le 6 novembre 2019 5 minute(s) de lecture
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Pour certain·e·s, les humanités numériques ne sont rien d’autres que des sciences humaines et sociales assorties de « fancy tools » et les humanistes en question des avatars de l’inspecteur-gadget.

Les humanités numérique offrent pourtant l’opportunité d’une véritable renaissance. Depuis 1992, dans la section des Sciences du langage et de l’information (SLI, Lettres, UNIL), nous en faisons l’expérience. Aujourd’hui, cette vision est partagée par toujours plus de collègues.

En effet, pas un jour ne passe sans que tombent des murs entre des champs aussi divers que la psychologie, l’histoire de l’art ou la philosophie. Au travers du numérique, facultés et disciplines se mélangent et établissent des rapports fructueux avec les entreprises comme avec les institutions culturelles.

Comment passer de l’inspecteur-gadget à l’homme de Vitruve? En passant de l’instrument à la culture. Voici quatre recommandations pour y parvenir, tirées de mon discours de clôture prononcé lors de l’inauguration du dhcenter UNIL-EPFL.

Les printemps digitaux sont à peu près aussi cycliques que nos saisons. Objets de grandes déclarations, la révolution numérique n’est pas un phénomène nouveau. Dans les médias comme dans les discours politiques, on en trouve trace depuis des décennies. Ces flambées s’accompagnent d’une grande expansion puis d’un fort retrait.

Pourquoi l’informatique a-t-elle donc tant de peine à tenir? Parce qu’on la réduit le plus souvent à ses seuls outils, sujets à une forte obsolescence. Or l’informatique est bien davantage : c’est un ensemble de pratiques situées, porteuses de représentations de l’homme et du monde.

A titre d’exemple, la programmation gagne à quitter le seul domaine logico-mathématique pour être étudiée dans toutes ses dimensions. Il s’agit donc de la voir aussi comme un texte, un acte créatif, une pratique sociale et parfois, une oeuvre d’art. Vue sous ces diverses dimensions, elle concerne chacun·e, des historien·ne·s aux littéraires, en passant par toutes les sciences humaines. Elle offre aussi une opportunité pour les ingénieur·e·s de poser un regard plus riche sur leurs objets.

On parle volontiers des hybrides accomplis comme de licornes. Il faudrait donc préférer des équipes interdisciplinaires et laisser chacun·e faire ce qu’il ou elle fait de mieux. Priorité à l’excellence, diront certains, or « l’excellence ne se trouve que dans la spécialisation. »

Les contre-exemples ne manquent pas. De nombreuses découvertes sont souvent tributaires de personnalités qui ont su, en une personne, combiner plusieurs approches. Plus fondamental encore : l’expérience nous montre que les regroupements de spécialistes ne portent leurs fruits qu’à condition que chaque groupe parle la langue de l’autre.

Cette compétence linguistique, c’est la pratique qui la transmet. Elle suppose que chaque institution fasse une place à l’autre dans les parcours de formation et de recherche, sans trop vite céder aux charmes de la pure délégation de compétences. Le surcoût supposé par ces mélanges disciplinaires est exactement celui de l’intelligence partagée, du transfert de connaissances et de l’innovation.

Travailler à l’interdisciplinarité est à la fois passionnant et exigeant. Si les médias et la recherche abattent volontiers des barrières, les institutions de financement (dont le FNS) peinent à reconnaître valides des projets qui croisent différentes disciplines. Lors de la soirée d’inauguration du DH Center, plusieurs personnes, pourtant porteuses de projets qui font ou feront autorité, vont de contrats précaires en contrats précaires. Un bénéfice d’image qui profite aux institutions sans pour autant se traduire par une sécurité de l’emploi, même relative.

Les institutions qui souhaitent disposer d’une culture numérique doivent veiller à rendre structurelles leur différentes ressources, en particulier humaines. La volatilité d’un champ de recherche soumis à une grande créativité et à une forte expansion exige déjà des efforts redoublés de la part des chercheuses et chercheurs. Toutes les mesures d’accompagnement, de soutien et de reconnaissance doivent être mobilisées pour alléger cette charge.

La démarche scientifique contemporaine de qualité requiert une pensée écologique qui complète la prise en main des dispositifs techniques à l’aide de l’étude de ses conséquences sociétales et environnementales. Aucune institution n’est en mesure de couvrir entièrement un objet : c’est d’autant plus vrai dans le cas de la transformation numérique qui impacte profondément la plupart des activités humaines. Pour se montrer à la hauteur des défis et répondre à la demande sociale et politique, la recherche et l’enseignement dans ces matières doivent croiser les regards et veiller à une promouvoir une gouvernance interinstitutionnelle. L’informatique n’a jamais été l’affaire des seul·e·s informaticien·ne·s. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui.

C’est cela et bien davantage à quoi se propose de contribuer le dhcenter UNIL-EPFL. Puisse-t-il avoir une longue vie et chacun·e de nous placer ce mot de William Gibson sur la porte (ouverte) de notre bureau.


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